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Rencontre avec Noémie de Lattre, féministe pour homme.

written by Solène 12 décembre 2018

Bobonne est partie à la rencontre de notre “Féministe pour homme” préférée, Noémie de Lattre.

Après avoir assisté au spectacle de Noémie de Lattre, “Féministe pour homme” et l’avoir vue déambuler dans la file d’attente des spectateurs en petite serviette rose, j’ai eu très envie d’en savoir plus sur la femme qui se cache derrière la comédienne et son excellent spectacle.

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Je me suis donc rendue chez Noémie, qui fidèle à son image, m’a accueillie en short en jean et collant résilles,  accompagnée de sa chatte Simone (Féministe jusqu’au bout des griffes!). Aussi sexy de corps que d’esprit, bourrée d’humour et de messages à faire passer, nous nous sommes assises sur son canapé et nous avons échangé sur son seul en scène à la croisée des styles, son rapport au féminisme ou encore le monde du spectacle vu par une femme. Rencontre avec la très talentueuse Noémie de Lattre. 

On connaît la comédienne, l’humoriste, mais qui est la femme ? (Rires des deux) Eh oui, la question à un million !

noémie de lattre

(Rires) Eh bien, la même en fait. Evidemment il y a une petite distanciation entre moi et mon personnage public qui est nécessaire à ma créativité et puis à ma protection aussi…

Tu ne te ballades pas en petite serviette rose dans la rue ? (rires)

C’est ça, c’est exactement ça, mon personnage, c’est mon clown, c’est moi en « plus plus » et puis surtout, j’adapte mon personnage à ce que je défends. Mon personnage peut être homo ou hétéro, si je pouvais dire que j’étais noire parfois je le ferai (rires), mais il peut être juif, catholique ou athée selon ce que je défends, il peut être riche ou pauvre, voilà. Alors, effectivement moi la femme, je suis dans une réalité dont je ne peux pas me défaire, mais sinon on est les mêmes.

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On peut dire que c’est une extension de toi ?

Oui, complétement, et d’ailleurs on s’autoalimente. C’est-à-dire que la plupart de mes coups de gueule ou pensées féministes ou philosophiques, en réalité, viennent de ressentis, c’est-à-dire que j’ai souvent une émotion qui est la colère, et ensuite je la travaille, je réfléchis et j’arrive à en sortir une théorie.

Oui, Il y a de l’indignation…

Oui c’est ça ! Il y a de l’indignation… Et parfois à l’inverse il y a une théorie, et le fait de la sortir ou de la formuler, de la rendre audible pour des spectateurs me fait, moi, comprendre des choses sur mon intimité.

Comment vit-on avec le féminisme aussi ancré en soi ? Dans quelles mesures arrives-tu à prendre de la hauteur, du recul par rapport à la gravité du sujet au quotidien ? Est-ce qu’on arrive quand on sort de scène à relâcher la pression ?

noémie de lattre

En fait, ça ne m’atteint pas à l’endroit que j’imaginais. La gravité de beaucoup de sujets liés aux inégalités entre les hommes et les femmes je l’ai au quotidien car je reçois beaucoup de messages, de témoignages de femmes, de très jeunes femmes même, partout en France et même dans le monde grâce à mes vidéos.

C’est génial et je prends la peine de répondre à tout le monde. Je parle des messages privés hein, pas des insultes sur mon mur (Rires), ceux-là je les ignore, je ne les lis même pas d’ailleurs. Et donc, effectivement, c’est très dur car je suis le réceptacle de beaucoup de souffrances, mais en même temps ce n’est pas dur car je me dis que je suis en train d’agir et que le simple fait d’écouter et d’avoir répondu c’est un certain réconfort.

Je ne suis pas pompier, je fais avec ce que j’ai et ce que j’ai c’est la possibilité de parler avec des gens et de leur répondre.

Ca ne me plombe pas beaucoup, au contraire ça me donne de l’énergie, en plus ces jeunes femmes me rendent beaucoup d’amour donc c’est très gratifiant, c’est un bel échange donc ce n’est pas du tout plombant.

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En revanche le fait de passer mon temps à réfléchir aux rapports hommes-femmes, au féminisme etc., ça fait que j’ai une conscience suraiguë des inégalités et que c’est très compliqué d’être en couple hétéro quand on a cette conscience-là.

Car forcement mon mec a beau être super, hyper impliqué, hyper conscient etc. il n’en reste pas moins un mec et moi une femme et il n’en reste pas moins qu’on a été élevé comme un homme et une femme après des millénaires de domination masculine et que c’est très dur.

Et je vois bien, qu’il y a plein de moment où il ne comprend pas, et ce n’est pas de sa faute, je ne peux pas lui en vouloir du tout, et d’ailleurs je ne lui en veux pas, mais ça, pour le coup, ça nuit un peu à mon quotidien.

Par exemple, je ne sais pas comment on va s’en sortir tous les deux, mais si on s’en sort pas, en tout cas la suite ça ne sera pas avec un homme. Ça sera soi seule, enfin vivre seule soit avec une femme, soit avec des femmes, en tout cas dans un autre schéma.

Bon là, il se trouve que là, je suis amoureuse de cet homme, et qu’en plus on a un enfant ensemble, donc je vais tout faire pour qu’on arrive à être heureux dans ce schéma mais si la vie fait qu’on se sépare, plus jamais je ne me remettrai dans ce schéma-là de mon plein gré.

Dans le spectacle tu abordes la plupart des thèmes du féminisme, comment ça se construit un spectacle aussi complet, en combien de temps ? Combien de plumes ?

noémie de lattre

Alors, il n’y a que moi, seulement moi. Et là, pour le coup, ce spectacle c’est l’inverse du process habituel (parce que j’ai écrit beaucoup d’autres théâtres, un autre one-man-show etc). C’est la première fois que ça se passe comme ça.

C’est-à-dire que là c’est un matériau que je travaille depuis des années entre France Inter, mon livre, mes chroniques et ça fait des années qu’on me dit « tu devrais faire un seul-en-scène ». Et un matin, je me suis réveillée avec cette espèce d’urgence, d’appel et je l’ai écrit en deux semaines, comme ça.

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Et quand je suis allée le lire à l’équipe de la Nouvelle Seine  – c’est à dire Jessie (Varin), Thomas qui était le créateur lumière et Alexandra Henry que j’appelais mon « impresaria » et qui m’a portée et soutenue pendant toute la création – j’ai donc fait la lecture de ce que j’avais écrit et ça a duré 2h40. Autant dire un spectacle de 3 heures !

Donc tout le boulot a consisté à couper. Et ce qui a été dur pour moi, c’est que j’abordais dans la première version tous les sujets et je les développais même et il a fallu non seulement que je les réduise tous et que j’en enlève certains. C’était impossible en l’état. Alors j’ai trouvé ce subterfuge dans le spectacle de dire « Et encore je ne vous parle pas de ça ou de ça » et ainsi les mentionner, mais malgré tout, je n’en parle pas.

noémie de lattre

L’élaboration c’était donc tout d’un coup, un déversement et la construction, la dramaturgie elle est partie de ce qui me semblait être la meilleure façon de penser en philosophie, c’est-à-dire de l’individuel vers l’universel.

Donc je commence à dire, regardez mon corps, regardez mes seins, mes fesses, là, maintenant, tout de suite, regardez mon costume, etc… C’est-à-dire moi, ici, maintenant puis ensuite, moi en tant que femme, puis les femmes en général et ainsi de suite pour finir sur les femmes du monde, dans des pays dans lesquels je ne suis même jamais allée. Je m’extrais alors totalement de l’équation.

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Alors du coup, un prochain spectacle pour parler de tout ça ?

En fait, celui-là me tient tellement à cœur, et je sens que c’est pareil pour les gens. Je veux dire ma salle est pleine à craquer chaque fois, sans une publicité, sans même un flyer.

Je vois les retours aussi, deux heures après le spectacle, les gens sont là à se faire signer des bouquins. Alors qu’ils ont raté leur métro, RER ou autre. Il y a un truc qui se passe. Donc je me dis, c’est très, très ambitieux, mais ce spectacle je l’imagine traduit, je veux le faire dans le monde entier.

Un matin, je me suis réveillée avec cette espèce d’urgence, d’appel et je l’ai écrit en deux semaines, comme ça.

Avant que j’en fasse un autre… Bon je suis déjà en train d’en écrire un autre sur les violences obstétricales, mais sur un format diffèrent, avec plusieurs actrices etc. et aujourd’hui je répétais une autre pièce, mais avant que j’écrive la suite de ce spectacle-là, je me sens capable de tourner dans le monde encore pendant 5 ans.

noémie de lattre

Hier j’étais dans une entreprise d’ingénierie spatiale pour faire une version conférence du spectacle, donc un public composé d’ingénieurs, à 85% de mecs assez sexistes (Rires) et j’ai vu les réactions ! L’amphithéâtre était plein à craquer, ils ont rajouté des chaises, des gens étaient assis sur les marches, d’autres sont restés 1H20 debout à la porte et j’ai eu une standing ovation à la fin ! Là je viens de recevoir les retours via l’organisatrice des messages qu’elle a reçu le lendemain. Tel quel sans filtre. Déjà il y en avait 30 messages. 30.

C’est énorme car les gens ne s’engagent pas trop en général.

Jamais ! Et c’est ce qu’elle me disait : « Nous faisons ça quatre fois par an (faire venir des conférenciers), et on n’a jamais vu ça ». Et je dis ça, c’est pas du tout narcissique, je sens bien que ça n’a rien à voir avec moi, c’est juste que c’est CE discours maintenant qui a du sens.

Mais les gens entendent tellement de sons de cloches différents quant au féminisme, elles sont vues comme des chieuses castratrices, alors quand quelqu’un vient parler franchement, honnêtement on a envie de l’écouter. Alors tu dis, ce n’est pas personnel, si un peu quand même car tu l’exprimes de la bonne façon aussi…

Je te remercie (rires), mais je sens que c’est différent, je sais ce que c’est d’être actrice, d’être flattée, je connais le plaisir narcissique d’être applaudie après un spectacle et j’adore ça. Mais là c’est un autre plaisir, humain, d’amour, de communion.

Dans ton spectacle, et dans la vie j’ai l’impression, tu embrasses les codes de la féminité, est-ce que c’est compatible avec le féminisme ?

Alors là je viens de finir de lire le livre de Mona Chollet, Beauté Fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine, qui est absolument passionnant et effectivement l’industrie cosmétique et la raison pour laquelle les femmes sont poussées à avoir recours à la chirurgie esthétique, au maquillage, à se coiffer ou cette injonction de se teindre les cheveux, de ne pas vieillir, ne pas grossir, etc…, évidemment tout ça c’est tragique. C’est anti-féministe, anti-épanouissement, anti-liberté de la femme donc c’est évidemment tragique.  

Mais après il y aussi une autre vision de ça. Mais qui n’est pas donnée à tout le monde car pour ça il faut avoir le temps d’avoir réfléchi, il faut avoir les moyens financiers, intellectuels et culturels. Des moyens que j’ai, mais que tout le monde n’a pas. Il y a une autre vision de ça, que je trouve très intéressante c’est celle de Raphaël Liogier  où il dit « si les femmes aujourd’hui refusaient les outils de la séduction comme les talons aiguilles par exemple, c’est exactement comme si les noirs américains refusaient de parler anglais parce que c’était la langue de l’oppresseur colonial ».

C’était il y a 100 ans, et ce qu’ont fait les noirs américains, c’est au lieu de transformer la forme, et d’arrêter la langue, ils l’ont transvaluée. Ils ont changé la valeur qu’ils mettaient dans cette langue. Ils en ont fait justement toute la force du noir américain. Le hip hop, le jazz, la soul, le gospel, le rap, tout ça, justement, c’est la culture afro-américaine grâce à la langue anglaise, donc ils ont au contraire transvalué le truc.

Et moi, encore une fois je n’érige pas ça en devoir mais moi c’est ce que j’ai fait avec les codes de la séduction.

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Par exemple, je n’ai pas demandé des seins parfaits, selon un critère etc., j’ai demandé des seins de mon âge, d’ailleurs ils tombent un peu, les seins d’une femme de 40 ans. Ce sont les mêmes seins que j’avais avant mais en plus gros. Et je voulais des seins plus gros car je trouvais ça plus cohérent avec ma vision de moi-même, avec la taille de mes fesses, ma volupté, j’avais envie de ça.

En revanche, il y a plein de codes que je ne suis pas. J’ai les cheveux courts, je ne suis pas blonde par exemple. Donc j’ai l’impression que les choses que j’ai faites, ce sont des outils d’empowerment. Ce sont des choses que j’ai choisies parce qu’elles m’ont plu à moi, et elles reflétaient qui j’étais et je ne l’ai fait sous la domination de personne.

Bien sûr, je les ai faites pour rentrer dans les codes de la séduction, mais la différence c’est que moi quand je suis séduisante, j’ai du pouvoir. Et ce sont les codes de séduction que j’ai choisis.  Par exemple, concernant le poids, il y a un an je pesais 10kg de plus que maintenant et ça m’allait très bien. J’ai minci pour un rôle, car un metteur en scène m’a demandé de mincir.

noémie de lattre

Après, c’est mon métier je suis actrice : mon corps, c’est mon métier. En ça aussi, je suis différente des autres femmes, j’ai un autre rapport à mon corps, c’est mon outil de travail. Je dois l’entretenir, et je suis obligée de répondre à une certaine forme de demande, donc là pour un rôle, Francis Weber m’a demandé de mincir, j’ai minci.

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Et en tout cas, il est important comme le fait Mona Chollet de remettre en question ces codes esthétiques mais il est aussi très important de laisser aux femmes la liberté individuelle de faire ce qu’elles veulent avec leurs culs, leurs corps, leurs cœurs et leurs cerveaux.  Et comme effectivement l’image de la femme sexy est mal considérée, c’est compliqué.

Quand j’entends des gens dirent que Beyonce ne peut pas être féministe parce qu’elle porte des body string, j’ai envie de tirer dans le tas.

Donc pour moi, c’était politique de faire le spectacle de cette façon, habillée comme ça, en revendiquant mes faux seins, etc… C’était vraiment tout à fait délibéré de ma part.

Tu évolues depuis longtemps dans le monde du spectacle, réputé difficile pour les femmes quant au sexisme, en témoigne l’affaire Weinstein. Combien de fois t’es-tu retenue de tuer quelqu’un depuis que tu travailles dans ce milieu ?

En fait, c’est pour ça que c’est formidable ce qui s’est passé avec Me Too. Je n’ai jamais eu envie de tuer quelqu’un parce que en fait, je ne m’en étais jamais rendue compte.

Et grâce à Me Too, je me suis rendue compte que j’avais été harcelée, maltraitée y compris très jeune, et qu’en fait je l’avais évincé, évacué. En réalité, je pensais que c’était moi (le problème), dans le métier d’actrice, tu dois séduire : c’est le but.

Quand tu vas passer un casting, tu vas séduire, tu vas susciter le désir auprès d’un réalisateur ou d’une réalisatrice, c’est ton métier. Et je me disais moi, comme je ne suis pas belle – car je me suis toujours trouvée moche et hyper complexée – je dois tout miser sur le côté sexy (mais mon rêve ça a toujours été d’être belle pour ne pas avoir à être sexy évidemment). Et alors je pensais qu’il était normal que les mecs n’arrivent pas à voir la limite en face. Mais à aucun moment je me disais c’est le système qui est ripou, je me disais juste c’est moi le problème.

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Et au moment de cette libération de la parole mondiale, je me suis dit, mais j’ai aucun problème, c’est eux !

noémie de lattre

C’est hyper intéressant, parce qu’en plus tu es quelqu’un qui traite du féminisme depuis très longtemps…

Et oui pourtant ! Mais j’étais persuadée que c’était un problème qui m’était propre ! Parce qu’autant dans ma vie de femme, ça je l’avais senti plein de fois : dans la rue, dans les transports en commun. Là j’ai eu envie de tuer, vraiment de tuer. Ou quand je suis tombée enceinte, pire. Mais en tant qu’actrice, j’ai toujours mis ça sur le compte de « c’est normal, c’est le métier, c’est normal, c’est moi ».

Et grâce à Me Too, je me suis réveillée et vraiment je remercie toutes ces femmes qui ont eu le courage de s’exprimer publiquement, parce que moi je ne l’ai pas fait par exemple.

Après c’est délicat parce que quand on a une prise de conscience, il faut qu’elle mûrisse…

Oui, voilà et moi je ne suis pas prête, tu vois je peux le dire comme ça en interview, mais je ne suis pas encore prête sinon…

Merci Noémie de Lattre !
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Retrouvez “L’interview Bonne ou Bobonne” de Noémie de Lattre, sur le compte Instagram de Bobonne, en story ! À votre avis, elle est plutôt quinoa ou raclette ? (et abonnez-vous, si ce n’est pas fait !)


Crédit photos : @lousarda

noémie de lattre

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3 comments

Interview 1 - Noémie de Lattre, féministe pour homme. • BOBONNE 12 décembre 2018 at 18 h 50 min

[…] > > > Lire l’article sur Noémie de Lattre, féministe pour homme < < < […]

Reply
cdm 13 décembre 2018 at 21 h 08 min

Merci

Reply
Aubade et le féminisme : un tweet culotté sans queue ni tête. 14 décembre 2018 at 16 h 36 min

[…] en parlions avec Noémie de Lattre dans son interview pour Bobonne : AUCUN PROBLÈME quant au fait qu’une femme jouisse de sa sexualité (bien au contraire, […]

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